Traverser l’existence

Traverser l’existence

« La voix dedans m’a dit
Tu n’es pas seul
La voix dedans m’a dit
Tu peux aller par le chemin même s’il fait mal
Si cela te semble plus juste
La voix dedans s’est faite mienne
Elle m’a dit toutes ces choses que je savais déjà. »

Lucas Ottin

Aux cabossés de la vie

Je souhaiterais m’adresser ici aux cabossés de la vie, plus ou moins conscients de leurs « fractures » et de ses origines. Ces cabossés de la vie qui, comme tant d’autres et moi-même, tentent de traverser l’existence tant bien que mal.

Et je voudrais dédier les quelques mots qui vont suivre à cette adolescente qui, parmi d’autres, s’est jetée du haut d’un pont, ou d’ailleurs, traversée par un mal indicible…

Une « sacrée » entreprise

Traverser l’existence, voilà bien… une « sacrée » entreprise…, n’est-ce pas ?

« Sacrée. » Je veux dire, une aventure « sacrément » humaine. Non pas religieuse, les religions nous entraînent trop souvent sur des rives stériles : tantôt imaginaires, tantôt sectaires ; tantôt guerrières, tantôt meurtrières.

Malgré leur prétention à nous apporter « la paix et l’amour », l’histoire nous montre qu’elles séparent trop souvent l’humanité en deux : le « bien » et le « mal », les « bons » et les « méchants », les « « purs » et les « impurs », le « ciel » et la « terre », les « tenants de la Vérité », qui nous ouvriraient les portes du « Paradis » et les « mécréants ».

Je ne peux m’empêcher de songer aussi aux propos de Friedrich Nietzsche, dans Humain, trop humain. Un livre pour esprits libres : « Par un matin de dimanche, quand nous entendons bourdonner les vieilles cloches, nous nous demandons : mais est-ce possible ? Tout cela pour un Juif crucifié il y a deux mille ans et qui disait être le fils de Dieu – encore qu’il n’y ait pas de preuve de cette affirmation. Un dieu qui engendre avec une femme mortelle. Un sage qui recommande de ne plus travailler, de ne plus rendre la justice, mais de guetter les signes de la fin du monde imminente. Une justice qui accepte de prendre un innocent comme victime suppléante. Un maître qui ordonne à ses disciples de boire son sang. Des prières pour obtenir des miracles. Des péchés commis contre un dieu, expiés par un dieu. La peur d’un au-delà dont la mort est la porte. La figure de la croix pour symbole, à une époque qui ne sait plus rien de la fonction ni de l’ignominie de la croix. Quel frisson d’horreur nous vient de tout cela, comme un souffle exhalé par le sépulcre d’un passé sans fond ? Qui peut croire que l’on croie encore une chose pareille ? »

Après d’interminables remises en question, moi non plus, je ne peux plus croire en une chose pareille…

Traverser l’existence, voilà bien… une « sacrée » entreprise…, non ?

Une entreprise. Je veux dire, une entreprise « non commerciale ». Une prise avec soi. Une quête exigeante, hautement spirituelle.  

Vous connaissez tous et toutes la célèbre pyramide des besoins, ou pyramide de Maslow, qui est une représentation pyramidale de la hiérarchie des besoins et qui, selon son concepteur, serait universelle : il met ainsi au jour cinq groupes de besoins fondamentaux : les besoins physiologiques, les besoins de sécurité, les besoins d’appartenance et d’amour, les besoins d’estime et le besoin d’accomplissement de soi.

On peut ainsi affirmer, dans un premier temps, que l’aspect « commercial » est fondamental, en ce sens que notre besoin primaire et vital est évidemment de se nourrir. Sans manger ni boire, il n’est pas de survie possible. De là, aussi, le nécessaire et légitime combat pour une retraite digne, à savoir un pouvoir d’achat qui permette à chacun de vivre dignement jusqu’à la fin du mois et, si possible… de ses jours. C’est que le manque d’argent, ou la peur d’en manquer peuvent vous mener à la dépression ou au suicide.

Laurence Nobécourt, écrivaine française, a connu cette faim. Dans son dernier livre Le chagrin des origines, elle en parle en ces termes : « Qui n’a jamais connu ce manque d’argent permanent peut difficilement appréhender cette façon qu’il a de creuser, d’user, d’éroder, de raboter toute forme de confiance en soi-même et en l’autre. Ce ne sont pas seulement les tubes de dentifrice coupés en deux pour en récupérer les derniers restes, ni ce sentiment d’envie désagréable à l’égard de tel ou tel pour son aisance matérielle, ce n’est pas d’avoir à choisir entre le lait ou le pain pour l’enfant certains jours, ni les larmes qui viennent devant le distributeur automatique de billets du fait que la carte bleue encore une fois reste bloquée – ‘Votre solde est insuffisant, contactez votre banque’ -, mais cette sorte d’ombre souterraine à l’œuvre qui nourrit la conviction profonde et intime que l’on ne vaut rien – ni ce que l’on est ni ce que l’on fait – et contre laquelle il faut se battre avec une volonté enragée pour continuer à croire suffisamment à soi et au verbe, afin d’écrire envers et contre tout mais surtout contre cette ombre. »

La vie, une aventure humaine…

Mais, par ailleurs, ne dit-on pas aussi que l’argent ne fait pas le bonheur, même s’il y contribue ? Et, de fait, l’existence, réduite à une « affaire de commerce », atrophie trop souvent la vie et nous entraîne vers le burnout, la dépréciation de soi, la dépression, voire le suicide. Notre société regorge de personnes confortablement « installées » en apparence, mais terriblement malades, au bout du rouleau…

C’est qu’une fois le besoin primaire comblé, il est d’autres besoins qu’il convient impérieusement de rencontrer, pour vivre pleinement sa vie…

J’évoquerai ici nos besoins « spirituels », au sens large. Pour reprendre les mots de Charles Juliet, écrivain français : « Vivre une aventure spirituelle, c’est (…) ce long périple qui mène du moi au soi, de l’ignorance à la connaissance, de l’égocentrisme à l’amour » et « il faut parfois toute une existence pour parcourir le chemin qui mène de la peur et l’angoisse au consentement à soi-même. À l’adhésion à la vie. »

Ainsi, dans la vie de tous les jours, parmi mes amis et amies, je rencontre des adultes qui, enfants, ont été incestués, battus, violés ou harcelés, des femmes tombées sous l’emprise de leur conjoint, des êtres profondément meurtris par la vie, de celles et de ceux qui, après avoir fui une vie durant, dans l’alcool, le travail, la prostitution, le don effréné de soi, s’effondrent soudain, enfin oserais-je dire. Ils sont vides, leur vie est vide de sens, le sol s’est soudain dérobé sous leurs pieds. Ils sont au fond du trou. C’est la « mort psychique » ou la « nuit obscure », dirait Jean de la Croix.

Dès lors, la question est de savoir, comment les adultes que nous sommes devenus en arrivent, de plus en plus souvent, ? Qu’est-ce que cela signifie ? Je veux dire, qu’est-ce que cela révèle de nous ? Et comment rebondir ou renaître ? Bref, comment traverser l’existence ? Comment, vraiment, traverser l’existence ?

L’enfance, ses drames

Revenons un instant à l’enfance, voulez-vous ? Car tout part de l’enfance … Nous avons tous été des enfants, n’est-ce pas ? Mais, quel enfant avons-nous été ? Quels parents avons-nous eus ? Et quels parents, le cas échéant,  sommes-nous devenus ?

Que savons-nous vraiment de ce que nous avons vécu, qui pourrait, peut-être, expliquer ce que nous sommes devenus ?

Parmi d’autres réalités possibles, je voudrais m’arrêter, un instant, sur les propos du psychiatre Donald Winnicott, qui nous apprend que certains enfants ont expérimenté ce qu’on appelle « l’agonie primitive ». Il s’agit de bébés qui, séparés trop tôt de leur mère, ont subi, du fait même de cette absence forcée, une grave fracture psychique. Ces bébés sont la proie d’une « détresse impensable », car ils ont subi une souffrance contre laquelle ils n’avaient aucune défense. Cette souffrance les atteint donc de plein fouet et leur laissera, par la suite, de profondes séquelles. À tel point que lorsque ce bébé sera devenu adulte (c’est Winnicott qui dit cela), cet adulte risque d’évoluer vers la délinquance grave, la maladie mentale ou le suicide. 

Mais lequel d’entre nous possède vraiment une connaissance aiguë de ces premiers instants, de ce qui s’est réellement passé, et qui – peut-être – pourrait éclairer nos interrogations restées « lettre morte » ?

Venons-en à chacun et chacune d’entre nous. Et nous, avons-nous peur de vivre ? Et, si tel est le cas, pourquoi ? Que signifie cette peur ? La peur d’un nouvel effondrement ? D’un nouvel abandon ? Cette peur que nous connaissons bien tantôt prégnante, tantôt diffuse. Cette angoisse parfois extrême qui va se fondre dans notre quotidien, nos jours et nos nuits, la moindre de nos relations à autrui. Je pourrais, tout aussi bien, évoquer les mots d’Alice Miller, dans son livre Le drame de l’enfant doué. Des mots qui disent : « Pour se défendre du sentiment d’abandon vécu dans la petite enfance, l’adulte dispose d’un grand nombre de mécanismes. À côté du simple déni, nous trouvons le plus souvent le combat perpétuel, épuisant, pour assouvir les besoins refoulés, et depuis lors pervertis, à l’aide de symboles : drogues, groupes, cultes de toutes sortes, perversions. Les intellectualisations sont également fréquentes, car elles offrent une protection très fiable, qui peut cependant avoir des effets funestes si le corps – comme c’est le cas dans les maladies graves – prend les commandes. »

Renaître

Ce que je vous raconte ne vous semble pas assez concret ? Je vais donc vous parler de moi, en quelques mots. Après avoir connu le mutisme, la honte de n’être qu’une personne « prisonnière », et cette envie de mourir jeune. Je remonte donc, justement, à l’enfance. J’y fus contraint, suite à un cancer du rein, qui a stoppé net ma course folle. Fini de se perdre dans le travail, de se fuir encore. C’est l’heure de « se retourner ». D’écrire la vraie histoire, de remonter au passé enfui. Au père schizophrène, et à la mère qui n’a pas eu les mots pour dire les choses – simples et compliquées – de la vie. Tous ces secrets de famille, qui ne sauvent jamais que les apparences et vous tuent à petit feu. Victor Khagan, un ami incestué par son père, me parlait récemment de son livre, intitulé justement « Famille sans parole, famille sans joie ». Quand l’amour a manqué, la vie part à la dérive.

Alors que faire, comment espérer « renaître » ? Prendre, peu à peu, conscience de son passé, de ses blessures. Rompre le silence, et regarder sa vie en face, peut-être pour la première fois. Et, au creux de sa nuit, garder à l’esprit cette ligne de survie – de fracture : « Ce qui se brise dans le lien se répare dans le lien. » Le lien à soi, malgré les trahisons et la difficulté d’en sortir, passe par le lien aux autres. Le lien à une Parole vraie. La résilience dont parle Boris Cyrulnik. Je crois qu’il est des mots fous qui peuvent vous tirer de la tombe, vous tirer vers le haut. Cette force du verbe dont nous parlent les artistes, les philosophes, les poètes. Laurence Nobécourt, Friedrich Hölderlin, Jiddu Krishnamurti, Rainer Maria Rilke, Friedrich Nietzsche, Laurence Tardieu, ou encore Chahdortt Djavann. Entreprendre une thérapie, se plonger dans un livre et se laisser rejoindre corps et âme, jeter des mots nus sur la page de notre existence cabossée, se séparer d’une personne toxique. Tout peut soudain faire sens, pour lentement renaître, pour faire à nouveau corps avec soi, et lien véritable avec les autres.

Et si la vie, pour nous aujourd’hui, en cet instant même, consistait à retrouver l’enfant que nous avons été et qui nous attend encore ? Et si la vie, c’était enfin se connaître, pour se réconcilier avec soi et les autres ? Et si la vie, c’était cet inévitable et long périple, de la confusion « originelle » vers l’apaisement ?

« De vous à moi »

Et puisque nous en sommes aux confidences, laissez-moi vous partager encore quelques mots. Des mots dont j’avais un besoin urgent, pour me comprendre. Des mots tirés de mon dernier livre, De vous à moi :

« ‘Je suis né à cinquante ans’, écrit Pierre Lemaître. Comme tant d’autres, il a l’impression d’avoir pris un retard à la naissance et d’avoir couru après toute sa vie. Cette étrangeté à soi-même remonte souvent à l’enfance. Une angoisse d’abandon ou une intrusion trop forte dans notre vie affective. Et par la force des choses, un temps considérable pour identifier en soi ce qui se rejoue indéfiniment dans nos relations affectives.

(…)

Accepter ce que l’on ne peut changer en soi. Lutter pour changer en soi ce qu’il est possible. Difficile départage. Puisque ce qui semblait impossible devient parfois possible. Qu’il est parfois possible de sortir de la confusion, de quitter l’absurde passé, de franchir des lignes. Encore et encore. De ne pas renoncer au changement. À la mutation, à la lumière.

(…)

Il faut dire ce qui est avec lucidité : la plupart ne comprennent rien à ce que tu vis. Tes remises en question leur échappent totalement. D’ailleurs, toi non plus tu n’y comprends rien. Tu vis juste d’immenses bouleversements. Dont l’issue t’est parfaitement inconnue. Tu pourrais tout aussi bien te suicider ou tomber dans la folie. Tu finis seulement par comprendre que tu es au bord du gouffre. Et qu’un rien pourrait t’y précipiter. Trouver les mots justes est déjà si difficile lorsqu’il s’agit de décrire l’indicible. Alors, tu n’as plus rien à faire des bons sentiments, de ceux qui ne peuvent t’aider, qui te disent seulement de tourner la page, de ne plus vivre dans le passé. Toi, tu veux seulement ne plus vivre dans le déni. Aussi, lorsque la vie surgit après des années d’errance, dont toi seul sais le lourd tribut, tu te frottes les yeux pour t’assurer qu’il ne s’agit pas d’un mirage de plus. Tu regardes cette vie naissante et encore si fragile, tel un bourgeon fou qui surgit après un si long hiver. Voilà désormais que tu parles de la vie alors que tu avais perdu espoir. Et tu te mets à vivre, sachant que demain il te faudra déjà mourir. Après d’interminables nuits, tu comprends qu’en intégrant pleinement ta mort, tu seras enfin pleinement vivant. Tu te retournes un instant sur le chemin parcouru, et tu sais que tout est définitivement indicible. Mais tu as trouvé ton chemin, loin de ceux qui savaient pour toi. Tu te connais enfin, et cela n’a pas de prix. Dans le silence de la nuit, tu es intimement bouleversé. La vie est parfois plus forte que la mort. Tu as fini par remonter les mots qui te sauveraient. Puissance du verbe. Étroite est la porte qui descend de l’enfer à la vie. » [1] 

Par ces quelques mots, j’espère avoir su rejoindre celles et ceux qui, plus particulièrement, en cet instant même, se débattent avec de graves traumas.

Je le disais, en débutant : traverser l’existence est bien plus qu’une entreprise, c’est une « sacrée » aventure. Alors, osons la vivre.

Peut-être pour la première fois…

Pascal HUBERT

N’hésitez pas à laisser un commentaire sur mon blog, un avis, une réflexion ou une suggestion…

ou à m’écrire à deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com


[1] Pascal HUBERT, De vous à moi, pp. 129 et s.

2 réponses sur « Traverser l’existence »

  1. Je te rejoins tout à fait dans ce que tu écris.
    Vivre est une sacrée aventure humaine. Et naître à soi prend du temps de toute façon.
    Il y a des éléments déclencheurs, des étapes, des nuits noires de l’âme, des moments de rien, des moments d’intense solitude, de désarroi, des moments d’exaltation, d’interrogations multiples, de découvertes, d’actions dans tous les sens, avant de trouver le mot, le ton, le geste juste, l’équilibre qui réellement va te correspondre et t’emmener toujours plus loin et dans un épanouissement réel de qui tu es vraiment.
    Rien n’est jamais gagné. Rien n’est jamais sûr. Nous avançons tous à tâtons…et tout au long de notre vie, ça reste passionnant autant que déroutant.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s