Partir, ou mourir

Partir, ou mourir

« Soudain, tu pars, sans trop savoir pourquoi, tiraillé par des conflits de loyauté aussi divers qu’il est d’êtres humains. Tu pars enfin, de ton plein gré ou poussé par l’autre, parce que tu ne sais trop comment t’y prendre, pour vivre une vie libre, alors que tu ressens au fond de toi, depuis des dizaines d’années parfois, un étouffement qui te lacère et te tue à petit feu, une lame de fond qui, tel un bruit assourdissant que tu cherches à bâillonner, te fait entendre que tu vas mal, de plus en plus mal, à en crever peut-être. Mais tu restes là, indécis, par dépit, par habitude, par ignorance, par peur du large, sous emprise ou une chape de plomb, par tradition familiale ou religieuse, voir les deux peut-être. Qu’est-ce que la liberté ? Qu’est-ce que se respecter ? Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que l’océan ? N’est-ce pas folie que de remettre en question toute une vie passée ? N’est-ce pas sagesse que de ne toucher à rien ? Ne pas faire souffrir son entourage, sa famille, ses parents, son conjoint, ses enfants, ses amis. Ne pas faire de vagues. Se sacrifier, faire semblant, sauver les apparences et poursuivre encore, cela finira par passer. Ce qui se vit au fond de soi, ce mal-être qui te fait chavirer, qui parfois t’aspire vers le fond et t’empêche de vivre léger ton quotidien. Coûte que coûte, ne pas faire de vagues, les autres ne pourraient comprendre. D’ailleurs, toi non plus, tu ne comprends pas cette « onde de choc » qui te traverse par moment. Les mots pour te dire sont absents, confus, abscons, toujours en deçà, indicibles, à la surface des apparences qu’il te faut préserver. Alors tu restes, pour ne pas devoir justifier ton choix injustifiable, pour ne pas avoir à vivre un tsunami dont la colère ne cesse pourtant de gronder insidieusement, pour ne pas devoir affronter l’inconnu, l’angoisse du vide, le jugement des autres qui savent mieux que toi, la solitude, cette liberté dont tu ne sais rien et qui te fait étrangement peur. Tu demeures dans l’indécision, l’inconfortable quotidien, la dissociation, tiraillé entre les aspirations de ton être profond et les autres qui attendent de toi une fidélité sans faille. Alors, tu refoules, tu survis, tu souris. Tu sais y faire, tu es passé maître en « savoir-faire ». Jusqu’au jour où, n’en pouvant plus, à bout de souffle, tu pars… Et tu te demandes, au bord de l’abîme : l’autre veut-il vraiment ton bonheur, ou le sien ? L’autre peut-il comprendre qu’il ne saurait te suffire ? L’autre peut-il entendre que tu dois partir pour naître ? Sait-il seulement l’enfer d’où tu viens ? Peut-il t’aimer à ce point, enfin pour toi ? C’est l’heure du grand chambardement, c’est l’heure de l’incompréhension et des reproches, c’est l’heure des incessants pourquoi. C’est l’heure de traverser, une à une, toutes ces petites et grandes morts tues depuis l’enfance. C’est l’heure de l’insurrection, vieille comme le monde. L’autre ne comprend pas, l’autre ne peut comprendre. Il n’est pas dans ta peau, dans ta non-vie. S’en faire une raison. Certes, dans le meilleur des cas, il voyait la blessure, la fracture, le mal de vivre, mais il garde en mémoire, plus encore, les bons moments, les temps passés en vacances, les photos tout sourire, tout ce qui le rassure aussi. L’autre pensait qu’avec le temps et ses efforts indéniables, tout finirait par s’arranger, rentrer dans l’ordre des choses, dans la normalité. Il s’accommodait, tant bien que mal, d’une vie toujours un peu en dents de scie. Mais, la vie n’est pas affaire de compromis. La vie refuse de mourir, te pousse au fond du gouffre pour te contraindre à un sursaut salvateur. Comment lui faire entendre alors l’indicible ? Comment trouver les mots qui se dérobent ? Comment, alors que l’on ne sait pas soi-même ? L’abîme du passé jamais réparé, l’impossibilité de trouver sa place dans la vie parmi ses semblables. Ce que l’autre aussi venait raviver et ne pouvait regarder en face, du fait de sa propre enfance en lambeaux. Et puis, tous les mots que l’on n’a jamais su se dire, il est tant de raisons inextricablement mêlées qui expliquent et conduisent, un jour, à l’impasse, au pied du mur, au choix longtemps repoussé. Désormais, inéluctable : partir, ou mourir. Cette impasse qui remonte parfois à des temps anciens, que l’on refusait de voir ou que l’on espérait dépasser sans devoir tout bouleverser. Mais, partir est une véritable déchirure, autant qu’un besoin vital. Partir n’est pas une fuite, une solution de facilité, un confort personnel. Partir, c’est ne plus vouloir étouffer, qu’elles que soient, au fond, les raisons de cette mort à soi, là n’est même plus la question. Partir, c’est s’écouter enfin, se respecter, quitte à « tout perdre », prendre enfin soin de soi. Peut-être véritablement, pour la première fois. Parce que l’autre ne peut pas tout. C’est l’heure de vérité avec soi et l’autre. Petit à petit, jour après jour, malgré l’incompréhension de l’autre et son désarroi, tu comprends mieux ce que tu vis. Tu finis par trouver enfin les mots. La lumière se fait jour à mesure des jours passés, des remises en question osées, la lucidité remplace peu à peu la confusion. Te voilà obligé, face au vide sous tes pieds, de prendre peu à peu ta vie en main. Tu vois, soudain, ce que tu ne t’autorisais pas à vivre, cette vie, la tienne que tu avais abandonnée dans les mains d’un autre par incapacité d’être, ce qui t’avait si longtemps maintenu prisonnier volontaire, ce que l’autre ne pouvait te donner, du fait de ton passé, du sien aussi. À cause de l’irrésolu de nos vies à deux. Peu à peu, tu fais mieux la part des choses, tu sors de la confusion, tu parles moins des responsabilités, moins encore des fautes, de chacun. Tu peux même entendre, au moins un peu, la souffrance que vit l’autre qui, d’un jour à l’autre, se retrouve seul, n’a pas souhaité la séparation. Tu peux l’entendre, malgré ses reproches, ses demandes de te justifier, ses colères et son incompréhension, il ne te ramène plus au fond du gouffre, ne fait plus suinter la blessure à en crever. Ton être muant peu à peu, tu sens profondément que tu as posé le bon choix, à mesure que tu quittes la confusion et que la lucidité se fait jour, que tout un chacun est amené à se remettre en question, des plus proches aux plus lointains. Tu vis moins entravé, tu retrouves un vrai sourire, il t’arrive même de rire de bon cœur, d’être plus léger dans tes rencontres avec autrui. Pour la première fois, peut-être. Tu es moins sur la défensive, là où se tramait un combat redoutable entre la mort et la vie, que tu percevais confusément, mais qu’autrui, une fois encore, ne pouvait comprendre. Tu cherches moins la reconnaissance, tu te connais mieux, tu tiens debout par toi-même, tu vis enfin le dégel des émotions, tu t’unifies peu à peu, tu connais enfin des instants de paix indicibles qui s’étaient jusqu’alors refusés à toi, au point où tu avais perdu tout espoir de vivre un jour. Tu cesses de marcher courbé, sous le poids des jours, sous le fardeau du passé. Tu te souviens de ta vie morte depuis l’enfance, à te traîner, à vivre caché, loin des autres. Tu te revois, soudain, marchant tête baissée, le besoin de boire pour anesthésier ton enfer, la solitude au fond du cœur, les pleurs pour seule consolation, une vie tourmentée hors du monde. Tu vois, tout cela ne s’invente pas. Le réel sait te ramener à la vérité trop longtemps tue. Alors, du plus profond de ton être, tu sais que vivre n’est pas faire preuve d’égoïsme, que vivre enfin devrait rejaillir sur chacun, telle une ondée bienfaisante. Même si la vie remue toujours, et fort heureusement, les tréfonds de l’être, telle une pierre jetée à la surface de l’eau qui fait naître des cercles concentriques de plus en plus larges. Partir au large, c’est s’autoriser à vivre enfin. Il n’est d’autre chemin, que le sien. Et toi, qu’en dis-tu ? »

Pascal HUBERT

Si vous désirez témoigner sur ma chaîne YouTube (https://miniurl.be/r-45vs),

Rien de plus simple :

Adressez-moi un mail à hubert.pascal7@gmail.com ou deviens.ce.que.tu.es333@gmail.com

8 réponses sur « Partir, ou mourir »

  1. Alors là mon ami bravo pour le choix des mots. Tout ce que tu exprimes ici, symptômes, douleurs, séparations cruelles, sont le résultat des influences merdiques que nous imposent les différents systèmes du monde actuels qui nous ont sorti de nos bottines et de notre horloge, humaine, sorti de notre complicité naturelle avec nos proches pour nous faire courir constamment, cela s’appelle diviser pour régner. Les autos électriques ne règleront rien à ce niveau. Je connais l’importance de ce que tu vis actuellement et je veux te dire que le coeur du Pascal que je connais s’est beaucoup arrêté au douleurs des autres, mais qu’il doit prendre du temps pour lui-même😍

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  2. Très beau texte, Pascal. Pour ce qui me concerne, c’est encore confus. Pas si évident…Je vis une accélération de signes et situations qui me disent que la vie telle que je la connais actuellement se termine, doit muter et que je dois cheminer autrement. Mais j’arrive pas à me décider pour le moment. Trop de questions, pas assez de réponses, trop de peurs. Besoin d’être rassurée…

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  3. Bonjour Pascal,
    Merci de ce très, très beau texte qui me parle énormément.

    Il y a quelques mois, j’écoutais une conférence d’un psychiatre sur les violences conjugales. Ce dernier constatait que, dans certains cas, il n’était pas possible pour la victime de quitter une situation qui la rend malade à tous points de vue.

    Je me demandais si, dans ce cas de figure, une « solution » pour la victime serait de lui apprendre des techniques d’assertivité sur le registre du JE .
    Que tu le veuilles ou non, je ne courberai plus le dos devant toi. JE me redresserai dans ma dignité d’être humain.
    JE dis ma parole de vérité, JE décide d’être acteur de ma vie. Je prends le droit d’exister en tant que SUJET, non pas de manière égotique, car JE n’ai plus peur de créer un conflit, même si tu n’entends pas le mot altérité.

    C’est le livre de Lytta Basset, philosophe et théologienne qui m’aidée à me positionner en tant que Sujet dans une situation relationnelle compliquée. Et je m’en trouve beaucoup mieux.
    « Faire face à la perversion, Des ressources spirituelles inattendues  »

    A réfléchir chacun pour soi.

    Bien à vous
    Claire-Lise Rosset

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