Les Focolari : quelle unité ?

Les Focolari : quelle unité ?

« Ainsi nous sommes un et cet Un vit en tous. »

Chiara Lubich

« Le charisme de l’unité est un stimulant providentiel et une aide puissante pour vivre cette mystique évangélique du ‘nous’. »

Pape François

Gratter sous le vernis des apparences, c’est ne plus être dupe. Voilà une évidence qui s’applique parfaitement à l’Église, ainsi qu’aux mouvements et communautés qu’elle a entendus bénir en son sein, tel un « nouveau Printemps » destiné à redorer son blason défraîchi. Les dérives sont désormais connues et reconnues de la plupart, y compris des fidèles : cléricalisme, pédocriminalité de certains clercs, omerta de l’Église pour protéger sa réputation, regimberies à indemniser ses victimes, sans compter les dérives sectaires innombrables et les figures charismatiques tombées de leur piédestal.

Justement, à ce propos, penchons-nous sur l’actualité ecclésiale du moment : les Focolari – mouvement laïc d’origine italienne (Œuvre de Marie) – et la cause en béatification ouverte en janvier 2015 de sa fondatrice Chiaria Lubich, décédée en 2008. Une béatification, c’est un blanc-seing, une reconnaissance, un exemple à suivre « les yeux fermés », un « nihil obstat » censé donner confiance aux fidèles sur la conduite et le charisme de la nouvelle icône à prier. De quoi s’agit-il, en l’espèce ? Rien moins que de la doctrine de  l’ « Unité », tirée d’une célèbre parole qu’aurait prononcée Jésus : « Que tous soient un » (Jn 17,21) [1].

S’agissant de vivre un prescrit évangélique, quel fidèle pourrait s’en offusquer ? N’est-ce pas au contraire le summum de la sainteté, voire ce qui distingue les Focolari des autres mouvements et communautés d’église ? Se distinguer des autres, être l’élu parmi les élus, être davantage à la ressemblance de son Maître et Seigneur, ne serait-ce pas une bénédiction, un « passe-droit » pour le Paradis… ? Quel programme exaltant ! Si ce n’est que, derrière les belles apparences, et comme de plus en plus souvent dans l’Église, il est dangereux de prendre la vitrine pour une vérité, les vessies pour des lanternes, un « idéal » pour un appel divin. En effet, jetons un œil plus avant : de quelle unité s’agit-il au juste ?

Penchons-nous un instant sur le livre de Renata Patti [2], paru en août 2020 : « Dieu, les Focolari et moi. La libération d’une duperie. [3] » Préfacé par Vincent Hanssens, psycho-sociologue et professeur émérite à l’Université catholique de Louvain, avec une postface de Pierre Vignon, prêtre catholique que l’on peut difficilement suspecter de complotisme contre l’Église. Renata Patti côtoie les Focolari dès l’âge de 11 ans et y restera durant quarante années… En l’espèce, il s’agit bien davantage que d’un témoignage, mais d’une déconstruction lucide, douloureuse et implacable d’un système sectaire qui, au nom de l’ « Unité », détruit peu à peu la personnalité qui chercherait à s’y conformer de toutes ses forces pour l’ « amour de Dieu » ou, pour reprendre la formule consacrée chez les Focolari, de « Jésus abandonné » [4], éteignant ainsi tout désir « peccamineux » de liberté, au nom d’une aveugle et filiale obéissance. En effet, l’ « Unité », selon Chiaria Lubich, se définit en creux comme suit : « Il n’y a pas d’Unité, sinon là où il n’existe plus de personnalité. » Pour le dire autrement, il s’agit d’une réalité par absorption (se vider volontairement de sa propre personne) et par identification à Chiaria Lubich (censée être un autre Christ vers « laquelle » se tourner !). Elle écrit ainsi en date du 23 novembre 1950 : « Chaque âme des Focolari doit être une expression de moi et rien d’autre. Ma Parole contient toutes celles des focolarines et des focolarini. Je les synthétise tous. Lorsque j’apparais ainsi, ils doivent donc se laisser générer par moi, communier avec moi. Moi aussi, comme Jésus, je dois leur dire: ‘Celui qui mange ma chair…’ ». Si tel doit être l’objectif ultime d’une vie pour atteindre la sainteté ( ?), force est de constater qu’il s’agit de graves abus psychiques qui, tôt ou tard, conduiront le fidèle à de profondes névroses. Tel sera d’ailleurs le cas pour notre auteure : « Dépression profonde et délire mystique [5]. »

Ainsi, en ouvrant la cause en béatification, force est de constater que l’Église [6] – et la presse catholique dans son ensemble – semble, une fois de plus, incapable de voir – ou refuse de voir, pour d’obscures raisons (de pouvoir ? D’argent ? D’aura mal placée ? D’emprise séculaire ? [7]) – ce que le « commun des mortels », un tant soit peu informé, critique et lucide, est pourtant parfaitement en mesure de découvrir : il s’agit bel et bien d’une énième duperie, d’une gourelle vis-à-vis de ses adeptes – avec les drames humains que personne ne peut plus décemment ignorer, qui se reproduisent depuis des générations déjà, une vie durant.

De son côté, Chiara Lubich en-tête l’avait prédit : « Un jour l’Église se réveillera focolarine »… Et, comme elle l’affirmait par ailleurs, sans remise en question possible, inflexible de « charité » : « Que l’histoire du focolare soit merveilleuse est la vérité » et « Ceux qui nous quittent le font parce qu’ils ne voulaient pas mourir : ils ne voulaient pas se renier et prendre la croix. Ou parce qu’ils sont psychologiquement incapables de vivre la vie du mouvement. Ou parce qu’ils ont été submergés par les tentations » [8]. La victime d’abus est forcément coupable, comme il se doit, de quitter sa « Vocation » aussi… Voilà donc la conception de la sainteté que soutenait le pape Jean-Paul II, lui qui affirmait en effet le 19 août 1984, lors de sa visite à Chiara Lubich à Rocca di Papa, siège central du mouvement : « Vous êtes une petite Église… » Après sa mort, le slogan « santo subito », qui demandait la béatification accélérée du pape – saint depuis… – en dérogation au droit canon, fut d’ailleurs lancée par… les Focolari. Décidément, dans cet entre-soi, l’Église n’échappe à aucun « péché » dont elle affuble si naturellement la société.

Bref, nous voilà donc désormais avec une cause en béatification initiée par le pape François. Celui-là même qui n’hésitait pas à affirmer [9] que « tout projet humain peut d’abord recueillir un consensus puis échouer, tandis que tout ce qui vient d’en haut et porte la marque de Dieu est destiné à durer ». Ainsi, « les projets humains échouent toujours ; ils durent un temps, comme nous ». « Seule la force de Dieu dure », insiste-t-il. « Pensons à l’histoire des chrétiens, mais aussi à l’histoire de l’Église, marquée par tant de péchés (…) Pourquoi ne s’est-elle pas effondrée ? Parce que Dieu est là. » Dans la « sainte Église », c’est aussi simple que cela…

Alors, pour paraphraser le pape : « Les Focolari et Chiara Lubich : projet humain ou volonté de Dieu ? » En somme, qui dupe qui depuis la nuit des temps déjà ? Si l’on j(a)uge l’arbre à ses fruits, l’Église ne pourra faire éternellement l’impasse sur ses silences complices et les dérives sectaires en son sein, qu’elle continue à cautionner au nom d’une vérité fort peu « évangélique »… Mais, après vingt-et-un siècles de turpitudes en tout genre, faut-il encore s’en étonner ? Pire, allons-nous encore attendre un « changement de paradigme » ? La « foi » va-t-elle encore longtemps l’emporter sur la raison ? L’ultime lucidité ne consisterait-elle pas, au contraire, à reconnaître enfin que l’Église n’a jamais été qu’une secte parmi tant d’autres, une aliénation religieuse qui, au nom de « Dieu », refuse que nous vivions librement sur notre chemin d’humanité ? Un serpent qui se mord la queue, un cercle décidément bien vicieux, une imposture anthropomorphique et millénaire qui ne dit pas son nom ? Telle pourrait bien être la réalité ultime, cachée sous une pseudo unité…

Pascal Hubert

Pour poursuivre votre réflexion :


[1] La spiritualité exprimée par Chiara Lubich au fil du temps a été définie très tôt comme une spiritualité « collective » ou, mieux, « communautaire », c’est-à-dire en vue de l’unité, de l’ut omnes unum sint (« Que tous soient un ») (Jn 17,21), https://www.focolare.org/fr/chiara-lubich/spiritualite-de-lunite/

[2] Voyez également son témoignage : « Moi et le Mouvement des Focolari Le vécu d’une ex-Focolarine qui en rappelle tant d’autres », http://pncds72.free.fr/319_focolari/319_49_moi_focolari.pdf

[3] Renata Patti, « Dieu, les Focolari et moi. La libération d’une duperie », éditions Mols, 2020 ; 

Interview de Dominique Auzenet, https://www.lenversdudecor.org/Dieu-les-Focolari-et-moi-La-liberation-d-une-duperie.html;

René Poujol, « Dérives : les Focolari dans l’œil du cyclone », https://www.renepoujol.fr/derives-les-focolari-dans-loeil-du-cyclone/

[4] « Quelques phrases sur l’Unité vue et vécue dans la spiritualité de Chiara Lubich », http://pncds72.free.fr/319_focolari/319_42_2_unite_absorption.pdf;

Jean-Marie Hennaux, « La conception de l’ « unité » chez Chiara Lubich », http://pncds72.free.fr/319_focolari/319_42_7_hennaux_fr.pdf 

« Règlement de la section des Focolarines : son application dans la vie quotidienne du Focolare », https://www.lenversdudecor.org/Re%CC%80glement-de-la-section-des-Focolarines-son-application.html;

Sur le site de l’Avref : https://www.avref.fr/les-focolari.html ; https://www.avref.fr/les-focolari.html#jhBNfPnh

[5] Renata Patti, « Dieu, les Focolari et moi. La libération d’une duperie », éditions Mols, 2020, p. 102

[6] « RENCONTRE AVEC LA COMMUNAUTÉ DU MOUVEMENT DES FOCOLARI, DISCOURS DU PAPE, Parvis du sanctuaire Maria Theotokos de Loppiano (Florence), Jeudi, 10 mai 2018 », http://www.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2018/may/documents/papa-francesco_20180510_visita-loppiano-focolari.html; « Début du Jubilé des Focolari pour le centenaire de la naissance de Chiara Lubich », https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2020-01/chiara-lubich-centenaire-naissance.html

[7] Sandro Magister, « Jésuites contre Focolari. La béatification de Chiara Lubich remise en question », https://www.diakonos.be/settimo-cielo/jesuites-contre-focolari-la-beatification-de-chiara-lubich-remise-en-question/

[8] Sandro Magister, « L’irrésistible ascension des focolarini. L’autre moitié de l’Église », http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/7071.html?refresh_ce

[9] https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Actes-du-pape/Sans-marque-Dieu-projets-humains-echouent-toujours-affirme-pape-Francois-laudience-generale-2019-09-18-1201048395

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4 réponses sur « Les Focolari : quelle unité ? »

  1. L a liberté est un apprentissage.Si la route n ‘est pas droite,il vaut mieux la quitter et continuer seul sa route en suivant le Christ. Lui seul nous libère ,Parfois cela fait mal

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  2. Sur les Focolari, on est vraiment dans une logique sectaire avec une gourelle. Mais avec aussi je pense à l’arrière-plan, dans la région dont est issue la dite gourelle, un projet politico religieux de reprise en main territoriale.
    Souvent, je me rends compte que les lieux d’implantation des sectes et des gourous, ont une histoire sociologique et politique qui rend logique ce type d’implantation et de croyances pour contrôler un territoire bien spécifique ou étendre une domination au-delà de son territoire.
    Je m’étais renseignée sur le diocèse de Trente pour voir que ce diocèse était déjà très intégriste, très réactionnaire et que face au risque d’une certaine laïcisation, on voit ce type de développement arriver.
    J’avais remarqué la même chose sur les lieux d’apparitions mariales de Fatima comme de Medjugorje ou de Kibého (Lourdes est un peu à part puisqu’à la base il y a des raisons curistes et commerciales).
    Si au lieu de s’intéresser uniquement aux faits, on s’intéresse à l’environnement autour, au tissu sociologique et politique et religieux de la région de ces implantations, on comprend mieux je trouve qui derrière agite les ficelles et à qui profitent ces organisations.
    Et en quoi, ce type de communauté et ses agitateurs à l’arrière-plan partagent des intérêts avec le Vatican.
    Pour moi, ces communautés sont comme des nuages de fumée qui cachent des ligues politiques, des groupes notables, des intérêts matériels qui n’ont rien à voir ou pas grand-chose avec la vitrine religieuse mise en avant.
    Tant qu’on en restera à une analyse uniquement sur ces communautés (dont souvent les biographies sont uniquement écrites par des adeptes ou des amis de ces sectes), tant qu’on ne s’intéresse pas à tout ce qui se cache derrière et autour, on ne pourra pas comprendre je pense, comment lutter véritablement pour éviter ces implantations.

    L’Eglise reste une création humaine pour disposer de pouvoir et de contrôle et de privilèges par rapport au reste de la société. Elle s’est construite en partenariat direct avec la monarchie.
    Continue de promouvoir des valeurs monarchistes et fonctionne comme une monarchie absolue.
    Ce type de fonctionnement n’est pas compatible avec une société laïque et démocratique.
    Par contre ce type de fonctionnement marche avec les logiques sectaires qui se vivent comme des monarchies absolues. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir véritablement de condamnation (sans même parler sur un plan dogmatique) de ces structures.

    Le changement de paradigme est déjà démarré depuis les années 70:

    – Vatican 2 combattu et rapidement mis en difficulté d’être véritablement appliqué.
    – L’abandon de plus en plus important de clercs de la fonction pastorale (pour se marier, pour changer de vie).
    – La fermeture des expériences de prêtres ouvriers.
    – La laïcisation des fonctions sanitaires, sociales et éducatives et judiciaires, ce qui oblige le Vatican à quitter tout le versant politique et social qu’il occupait avant. Donc l’institution ne dispose plus ni du pouvoir ni de l’emprise dont elle disposait jusque là au sein de la société civile.

    Ce qui d’ailleurs a radicalisé le Vatican et l’a contraint à réactiver sa base la plus réactionnaire et conservatrice. Par peur de l’effondrement. D’où l’apparition et la multiplications des courants sectaires (issus des clercs et politiques les plus réactionnaires et conservateurs) pour tenter de sauver les meubles. Aujourd’hui l’institution est dépendante financièrement de ces sectes que JP2 a contribué à légitimer et à asseoir au plan structurel et politique.
    Pire, beaucoup de ces sectes ont une assise considérable administrative au Vatican.
    Ce qui ne permet plus aujourd’hui à l’administration cléricale de se passer des subsides et des personnalités issues de ces groupes. Hormis à se retrouver endettée jusqu’au cou.
    Donc hormis des réformes essentiellement esthétiques, il n’y aura jamais aucune condamnation de ces groupes dérivants sectaires.
    La survie matérielle de l’institution est en jeu.

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